« Les Républicains » ? Indigne captation d’héritage

JNJAu chapitre des relations de Nicolas Sarkozy avec l’histoire de France, on a connu tant de surprises qu’on pouvait se croire vacciné contre l’indignation. Blasé. Résigné. Fatigué. Eh bien non ! Il nous propose toujours davantage. Voici qu’on nous fait savoir que son parti, l’Union pour un mouvement populaire, s’apprêterait à changer de nom et, pour « éviter les acronymes » s’intitulerait désormais Les Républicains. Cette fois l’enjeu est si lourd qu’on doit crier : « Holà ! »

Au premier regard, on est tenté de voir dans cet étrange projet un signe nouveau de la fascination que Nicolas Sarkozy a toujours manifestée envers les Etats-Unis d’Amérique et dont sa politique étrangère et ses multiples propos ont témoigné amplement. Républicains contre démocrates, droite contre gauche.

Cette opposition a mis longtemps, outre-Atlantique, au long du XIXe siècle, à se définir de la sorte, entre les partisans d’un pouvoir central renforcé et les tenants d’une liberté extrême des Etats fédérés – notamment parce que les démocrates du Sud incarnèrent et portèrent la défense de l’esclavage, contre les républicains d’Abraham Lincoln. Mais aujourd’hui les choses sont simplifiées, et on peut se demander si la dérive du Tea Party vers les valeurs les plus conservatrices, pour ne pas dire réactionnaires dans l’ordre de la vie sociale et des comportements individuels, est propre à constituer une référence honorable aux yeux des militants et des électeurs de l’UMP.

Mais laissons ces références exotiques et revenons chez nous. Si l’UMP persiste à se dénommer « Les Républicains », la symbolique de cette extravagance sera claire : l’affirmation d’un monopole, qui rejette tous les autres hors de ce nom lumineux. Serait-ce tolérable ?

Je sais bien que, dès sa campagne de 2007, Nicolas Sarkozy avait commencé de signifier cette prétention. Quand par exemple il s’écriait, dans un discours à Caen le 9 mars de cette année-là : « Qu’ont fait les socialistes pour la République ? Rien ! Qu’ont-ils l’intention de faire ? Pas davantage. Les socialistes de jadis étaient d’abord des républicains. Les socialistes d’aujourd’hui sont d’abord des socialistes. Ils ne sont pas préoccupés par l’avenir de la République. Ils sont préoccupés par l’avenir du socialisme. Ils n’ont pas tort : la République est toujours une idée neuve tandis que le socialisme est déjà une idée morte. »

Ainsi commençait-il d’exclure ses adversaires de toute légitimité républicaine. A présent, c’est bien pis : l’intitulé annoncé voudrait dire plus expressément que son parti aspirerait à revendiquer ce terme pour lui seul.

La souveraineté du peuple

Un terme qui tire sa gloire, dans l’épaisseur du temps, des combats qui ont fondé le régime dont, citoyens français, nous jouissons tous collectivement, parmi les cahots naturels à la politique démocratique. Cent cinquante ans durant, les républicains ont combattu afin d’enraciner un régime, celui de la souveraineté du peuple, que rejetaient les héritiers de l’Ancien Régime et de la monarchie orléaniste, détestant, pour les premiers, l’idée d’un pouvoir qui ne fût pas intronisé depuis le Ciel, pour les seconds un suffrage universel qui échappât aux élites de l’argent ; afin d’enraciner un régime fondé sur les principes, issus des Lumières, de liberté, d’égalité, de laïcité, et de solidarité se substituant à la charité – tout en laissant à ses adversaires, grâce à la liberté de la presse pour la première fois instituée, plein loisir de déployer leur propagande hostile à cet héritage. Oui, il y eut alors un « parti républicain » : entendez non pas une formation organisée, mais le regroupement de ceux qui croyaient à la République contre les dénonciateurs de la « Gueuse ». Il était normal que ces ancêtres revendiquent pour eux la gloire de cet adjectif, puisque en face on le stigmatisait. L’exclusion n’était pas leur fait, mais celui de leurs adversaires.

A telle enseigne que lorsque la République a élargi progressivement son assise dans le pays, lorsque, par vagues successives, ses adversaires, au fil des heurs et malheurs de la nation, ont rallié en majorité ses principes primordiaux et ses valeurs constitutives, et que les Français ont été désormais séparés selon des critères autres – sociaux, économiques, sociétaux, culturels – que celui de l’adhésion à la République, personne n’aurait pu, depuis la gauche, refuser à ces nouveaux venus le beau nom qu’ils avaient décidé, à leur tour, de revendiquer. Au contraire : les républicains des premiers combats furent fondés à trouver un sujet de fierté dans un succès qui aurait navré les ancêtres de la droite telle qu’elle s’est désormais affirmée. Sans qu’il fût question de ravaler ces convertis dans je ne sais quelle situation inférieure du fait d’un passé révolu dont ils avaient décidé de surmonter les aigreurs et les sectarismes. Marianne les accueillit volontiers ; disons même qu’elle s’en trouva satisfaite, puisqu’elle pouvait voir dans ce ralliement le signe de son triomphe éclatant.

L’adjectif attaché au substantif

Les intitulés des partis dont les affrontements tissaient la vie démocratique manifestèrent, dès lors, la spécificité de leurs doctrines, de leurs pratiques et de leurs espérances, du terreau de leurs convictions, mais ils ne traduisirent jamais la prétention d’une appropriation exclusive de la République. Lorsque se dessina, à droite, sous la IVe et ensuite, le parti des « républicains indépendants », qui porta notamment les ambitions de Valéry Giscard d’Estaing (avant de renaître en Union pour la démocratie française, l’UDF), l’adjectif attaché au substantif, tout dérisoire que pût paraître, à certains égards, cette spécification, suffit à signifier qu’on ne songeait pas, dans ce camp, à nier la pleine légitimité des autres formations et de tout l’éventail des autres courants de pensée fidèles au principe républicain.

Le général de Gaulle, de son côté, après avoir rétabli la République en association avec les forces diverses de la Résistance, ne prétendit jamais en brandir seul l’étendard, à la suite de son premier départ du pouvoir, et jusqu’au cœur de son action contre le « régime des partis » et de son effort de « rassemblement du peuple français » : le RPF. Ensuite, après son retour au pouvoir, en 1958, la majorité de ceux qui le soutinrent – pas tous – choisirent, certes, de se regrouper au sein d’une « Union pour la nouvelle République », l’UNR, mais sans jamais poser une exclusive qui eût été absurde, dès lors que la grande majorité des électeurs et des leaders de partis anciens avaient approuvé le changement institutionnel. Il s’agissait de soutenir la Constitution nouvelle, aucunement de s’approprier le fait républicain. Et ce fut aussi le sens du nom de l’UD-Ve ou de l’UDR, « Union des démocrates pour la [Ve] République » devenu Rassemblement pour la République, à l’initiative de Jacques Chirac en 1976 (jusqu’à l’UMP de 2002), son titre – assez creux – signifiant un élan, une aspiration, la défense de la forme récente d’un régime, nullement l’affirmation d’un monopole.

On suggère, dans ces conditions, à l’actuelle Union pour un mouvement populaire, puisqu’elle semble considérer que son nom est dévalorisé par de récentes péripéties, de se baptiser crânement, renonçant à une tentation délétère, « droite républicaine » : dès lors que le terme de « droite », longtemps refusé sur ces bords, notamment parce qu’il renvoyait aux temps anciens d’une opposition structurelle au principe même de la République, a retrouvé sa pleine dignité aux yeux de ceux de nos concitoyens qui y rattachent les convictions de leur ardeur et de leur patriotisme.

Jean-Noël Jeanneney

est historien et auteur

de L’Etat blessé (Flammarion, 2012)

 

Tribune parue dans LE MONDE du 14 avril 2015

publiée avec l’aimable autorisation de l’auteur.